MATERNELLE ORAL ÉCRIT La dictée à l'adulte
La dictée à l’adulte est une situation scolaire d'apprentissage du langage écrit qui est considérée comme un genre d'activité cognitivo-langagière. Elle a une double perspective, didactique et formation.
Dans ce contexte d'apprentissage, des activités langagières se déroulent dans un espace intermédiaire qui organise le « passage » à l'écrit, issues des interactions entre l'enseignant(e) et un groupe d'élèves, avec l'objectif d'élaborer un texte écrit répondant à un but explicite et partagé. Les élèves apprennent à parler et à penser l'écrit, et avec l'écrit, ils apprennent à s’approprier les savoirs et compétences scolaires.
L'activité conjointe de la dictée à l'adulte, entre élèves et avec l’adulte, est de nature cognitivo-langagière. L'étayage et la médiation de l'enseignant(e) sont déterminants pour la réussite de cette activité. L'enseignant(e) engage l'élève dans une position d'auteur(e), qui lui fait assumer la responsabilité de l'écriture.
Ensemble, l'enseignant(e) et les élèves construisent une communauté discursive où l'activité cognitivo-langagière se reconfigure en fonction de la tâche et du genre discursif mobilisé.
La dictée à l'adulte ne se réduit donc pas à une simple technique de transformation de l'oral à l'écrit, mais implique des transformations posturales, langagières, cognitives, et sociales, nécessaires à l'apprentissage du langage écrit et donc de l'écriture. C'est un processus socio-historique qui permet aux enfants d'intérioriser les différents genres de discours (à rappeler brièvement avec leurs caractéristiques stylistiques) et de développer une maîtrise langagière de l’écrit.
- Définition de la dictée à l’adulte
La dictée à l’adulte est une technique pédagogique où l’élève dicte à l’enseignant ce qu’il souhaite écrire, et c’est l’adulte qui transcrit fidèlement ses propos, en guidant la formulation pour passer de l’oral à l’écrit.
Cette activité permet à l’élève d’entrer dans la production d’écrits sans être freiné par la maîtrise du code écrit, tout en découvrant les spécificités du langage écrit par rapport à l’oral.
- Objectifs
- Amener l’élève à comprendre la différence entre oral et écrit.
- Travailler la structuration du langage et la cohérence du texte.
- Développer la capacité à produire des énoncés « écrivables ».
- Favoriser la réflexion sur la syntaxe, le vocabulaire et la grammaire.
- Déroulement possible
Situation de départ : Un besoin d’écrire est identifié, par exemple, raconter une sortie, écrire une lettre, légender une photo.
Phase orale : Les élèves expriment leurs idées à l’oral. L’enseignant aide à organiser et reformuler pour que le texte soit compréhensible à l’écrit.
Phase de dictée : Les élèves dictent phrase par phrase, l’enseignant écrit devant eux, en explicitant ses choix et en corrigeant si nécessaire.
Relecture et validation : Le texte est relu collectivement, corrigé et validé avec les élèves.
- Exemples précis
Écriture collective d’un compte rendu de sortie : Après une visite au musée, les élèves racontent ce qu’ils ont vu. L’enseignant écrit au tableau :
« Nous sommes allés au musée. Nous avons vu des tableaux et des sculptures. La guide nous a expliqué comment les artistes travaillaient. »
Les élèves proposent, l’enseignant reformule si besoin : « Est-ce qu’on dit “on a vu beaucoup de tableau” ou “beaucoup de tableaux” ? »
Légender une photo de classe :
« Voici la classe des petits. Nous faisons un atelier peinture avec la maîtresse. »
L’enseignant aide à transformer les phrases orales en phrases écrites correctes, en expliquant les choix syntaxiques.
Rédaction d’un message :
« Chers parents, aujourd’hui nous avons planté des graines dans le jardin. Nous arroserons les plantes tous les jours. » L’enseignant guide la formulation pour que le message soit clair et adapté à l’écrit.
- Points-clés
L’élève voit l’adulte écrire, ce qui l’aide à comprendre le fonctionnement du système écrit. L’enseignant accompagne, reformule, explicite et valorise les propositions des élèves. La dictée à l’adulte se pratique en collectif, en petits groupes ou individuellement, selon les objectifs visés.
Cette technique est particulièrement adaptée en maternelle et début de primaire, pour accompagner l’entrée dans l’écrit de manière progressive et sécurisante.
- La dictée à l'adulte : un rôle central et complexe dans l'acquisition du langage écrit.
- Élaboration d'un texte écrit et continuum oral-écrit
C'est une situation scolaire semi-formelle où les interactions entre l'enseignant(e) et un groupe d'élèves visent à élaborer un texte écrit répondant à un but explicite et partagé.
La dictée à l’adulte s'inscrit dans un espace intermédiaire organisant le « passage » pensé de l’oral à l'écrit ou un continuum réfléchi entre oral et écrit. Elle est considérée comme une pratique langagière où il s'agit de « parler pour écrire », donc en prenant progressivement conscience des exigences de l’expression écrite.
- Activité cognitivo-langagière conjointe et transformations
L'activité de dictée à l’adulte, activité cognitivo-langagière, ne se réduit pas à une simple technique de surface pour transformer l'oral en écrit selon les normes linguistiques de l’écrit, mais prend en compte les transformations posturales nécessaires à l'apprentissage du langage écrit et de l'écriture. Elle implique un travail langagier porté par des significations et formes co-élaborées et en mouvement.
- Rôle déterminant de l'enseignant (e): étayage et médiation
L'étayage et la médiation du maître ou de la maîtresse sont déterminants pour la réussite de l'activité. L'enseignant, l’enseignante, enrôle l'élève dans une position d'auteur, lui faisant assumer la responsabilité de l'écriture. Les intentions de l'adulte et ses représentations de l'activité scripturale déterminent la nature des interactions, certaines pouvant quelquefois même être contre-étayantes si elles rendent l'élève dépendant de ces interactions.
- Construction d'une communauté discursive et d'une identité d'élève
Le maître et les élèves construisent une communauté discursive où l'activité cognitivo-langagière de la dictée à l’adulte se reconfigure selon la tâche et le genre discursif mobilisé. Les dialogues pédagogiques sont constitutifs de la séquence en cours, ils contribuent à former une identité d'élève et un sujet qui pense à voix haute dans l'échange avec le maître, la maîtresse, et les autres élèves. L'analyse de la dictée à l'adulte révèle un processus social d'institution de l'enfant comme élève, à travers la conquête d'une position énonciative d'auteur de son texte. Se développent ainsi peu à peu des compétences langagières spécifiquement écrites et une adaptation au contexte scolaire. L'acquisition du langage écrit est longue et complexe et nécessite de nombreux temps d’apprentissage. La réussite scolaire dépend de l'aptitude de l'enfant à développer et adapter ses compétences langagières à l'activité de transposition de l’oral à l’écrit. L'élève interprète les paramètres contextuels pour donner du sens à son action de transposition. Le développement cognitif est lié aux interactions et à la manière dont l'élève s'approprie les outils cognitifs dans la zone de développement proximale.
- Travail langagier et secondarisation des pratiques
L'activité langagière orale est une forme spécifique d'activité conjointe et un outil d'organisation et de régulation de la dictée à l’adulte Le langage, initialement communicatif, acquiert une fonction déclarative par la production de signes autonomes et s'organise ici en discours et en genres. Ce processus amène l'enfant à interpréter les systèmes de signes du langage, à intérioriser différents genres de discours et apprendre à réguler son activité langagière orale au service de l’écrit. La dictée à l'adulte favorise donc la secondarisation des pratiques langagières orales quotidiennes. Il ne suffit plus de raconter selon un flot ininterrompu de paroles, mais de penser la manière de raconter et la détacher de l'activité langagière immédiate.
- Gestion des défis de la production textuelle
L'enseignante ou l’enseignant aide les élèves à recadrer l'activité langagière et cognitive et à changer de positionnement énonciatif en prenant progressivement consciences des rôles distincts de l’auteur, du lecteur, du point de vue sur le personnage. Elle permet l'élaboration commune de significations et la synchronisation des discours entre ce qui est dit et ce qui est écrit. La complexité réside dans la nécessité pour l'élève de maintenir une position énonciative d'auteur, de scripteur à l’oral, tout en poursuivant le dialogue avec les co-énonciateurs (maître, maîtresse et pairs et paires).
- Stabilisation de l'énoncé pour l’écrit et ajustement cognitivo-langagier
La stabilisation de l'énoncé avant la dictée à l’adulte passe par la répétition, qui renforce la position d'auteur, la mémorisation et le codage linguistique. Le passage à l'écrit entraîne un changement énonciatif et une reconfiguration de l'activité langagière, nécessitant de mettre en mots, dire et redire, dicter, et enchaîner sur ce qui vient d'être écrit. L'élève ajuste alors ses productions orales pour qu'elles deviennent des énoncés à écrire, ce qui perturbe parfois la mémorisation et la répétition. La mémoire de travail est fortement sollicitée.
- Dimension sociale et culturelle de l'écrit
Apprendre à écrire est un « acte social » grâce auquel les enfants testent des instruments symboliques et découvrent le pouvoir de l'écrit dans les relations intersubjectives. La dictée à l’adulte réinscrit l'entrée dans l'écrit dans un « contexte social. La dictée à l’adulte initie les élèves à une forme d'activité langagière réflexive sur des objets discursifs inscrits dans des champs culturels. Elle invite les élèves à la culture écrite, à la pensée écrite et aux formes scolaires de l'enseignement.
Bien plus qu'une simple transcription, la dictée à l'adulte est un instrument sémiotique qui favorise un travail langagier écrit et cognitif approfondi, qui construit la posture scripturale de l'enfant comme « auteur » au sein d'un « communauté discursive ». La dictée à l’adulte développe progressivement l'acquisition des compétences nécessaires à la maîtrise du langage écrit en contexte scolaire.
- Expérience de la dictée à l’adulte avec un album en MS ou GS
Une expérience menée en classe de MS/GS avec un album illustre de manière concrète la complexité et les enjeux de la dictée à l'adulte.
Cette situation engage l'évolution de la co-activité entre l'enseignant(e) et les élèves et leur entrée dans la situation de dictée à l'adulte.
- Contexte et objectifs possibles
La classe a lu un album en amont dans une séquence qui a déjà favorisé une activité langagière réflexive via la dictée à l'adulte pour produire des écrits de travail, comme un résumé de l’histoire ou des questions sur le texte.
La tâche suivante proposée est d'écrire la suite de l'histoire, un exercice fréquent en milieu scolaire. Le genre discursif sollicité est le récit, généralement connu des élèves de cycle 1.
- Obstacles et résistances des élèves
Les élèves peuvent initialement résister à l'idée de poursuivre l'histoire, car ils estiment qu'elle est déjà achevée. Ils manifestent souvent une compréhension très littérale de la tâche à accomplir.
Toutefois, dès qu'un élève dicte sa version de la suite, d'autres élèves ne s'autorisent pas spontanément à en proposer une différente, ne comprenant pas que le « point zéro du temps didactique » est remis à jour pour chaque élève.
- Rôle déterminant de l'enseignant(e)
L'enseignant(e) guide les élèves pour qu'ils comprennent que « continuer l'histoire » ne signifie pas écrire sur l'album lui-même, mais sur un autre support comme une feuille ou une affiche.
L'enseignant(e) travaille à recadrer l'activité langagière et cognitive, passant du contexte littéral du récit à l'objectif de poursuivre le récit, en trouvant les raisons et les moyens de continuer une histoire qui semblait achevée.
L'enseignant(e) aide les élèves à se substituer symboliquement à l'auteur réel pour manipuler les personnages tout en respectant les cadres symboliques de la littérature.
L'enseignant(e) incite les élèves à changer de positionnement énonciatif, leur demandant tour à tour d'adopter la position d'auteur « Qu'est-ce qu'on pourrait bien dire ? », de lecteur « Où en est-on de cette histoire ? », de point de vue sur le personnage « Qu'est-ce qu'il va devenir ? », ou d'auteur impliqué « vous avez envie que notre personnage échoue ? »
L'enseignant(e) favorise également la représentation de la scène par le jeu symbolique, par exemple en demandant aux élèves d'imaginer se mettre à la place des personnages selon le processus d’identification.
L'enseignant(e) aide à synchroniser les discours oraux avec l'élaboration écrite, par des reformulations et relectures fréquentes de ce qui est écrit et applique ainsi la différence de temporalité entre la narration orale et l'écriture.
L'enseignant(e) invite les élèves à stabiliser leurs énoncés à écrire, les conduit à éliminer les explications superflues et à « abandonner » durant le temps de l’écriture leurs pratiques langagières quotidiennes, c'est-à-dire à détacher la manière de raconter pour écrire de l'activité langagière immédiate.
- Développement et apprentissages des élèves
L'expérience d’une dictée à l’adulte pour écrire la suite d’un album lu en amont montre comment des élèves réussissent à s'autoriser à introduire de nouveaux personnages et à adopter le rôle de l'auteur, car ils en inventent la suite et tiennent compte de la logique de l'album et du genre.
Les élèves montrent alors leur investissement en tant qu'auteur, puisqu’ils proposent, réfutent et défendent leurs idées, et même partagent la responsabilité de l'écriture collective en validant les énoncés des autres.
Certains apprennent à s'appuyer sur les discours des autres et à participer à la construction d'un récit.
D’autres mettent en lumière la complexité de la posture d'auteur, notamment lorsqu'elle est confrontée à la « concurrence » avec les pairs qui segmentent ou reconfigurent les énoncés, et la nécessité pour l'auteur de justifier ses choix au sein de la communauté discursive.
L’activité de dictée à l’adulte à partir de la lecture d’un album dont la classe écrit la suite initie donc les élèves à une forme d'activité langagière réflexive sur des objets discursifs inscrits dans des champs culturels.
La dictée à l’adulte permet une prise de conscience de la différence entre la fin d'un texte et la fin d'une histoire, et du pouvoir de l'auteur sur le choix de la fin, ainsi que l'apprentissage des règles d'un genre scolaire, comme écrire plusieurs fins possibles qui respectent la logique du genre.
La dictée à l'adulte est bien plus qu'un simple exercice d'écriture. C'est une activité fondamentale qui institue l'élève en tant qu'auteur au sein d'une communauté discursive, favorise le développement d'une pensée verbale réflexive, et permet l'ajustement progressif de l'activité langagière dans un cadre communicatif co-élaboré avec l'enseignant(e).
Elle révèle les défis liés au passage de l'oral à l'écrit, à la gestion des différents « mondes », ceux de la réalité, de la fiction, du texte, et à la nécessité pour l'élève de maintenir sa position énonciative tout en dialoguant avec les autres co-énonciateurs.
Cette situation complexe initie les élèves à la culture écrite et aux formes scolaires de l'enseignement scriptural.
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