Didactique du français
"Écrire le réel ..."
« Du réel dans l’écriture », Josiane Guitard-Morel, UCA Clermont-Auvergne.
Si le réel relève d’une attitude spontanée tout en s’inscrivant dans une dynamique plutôt fougueuse, l’écriture relève d’une histoire (Auroux, 1996) qui implique des apprentissages contrôlés. Naturellement l’homme pense que le réel non seulement existe en dehors de l’esprit, mais encore que ce réel est tel que notre esprit nous le fait connaître. Or, connaître par l’esprit et développer l’agir humain s’opèrent grâce au processus d’écriture, instrument psychologique supérieur (Goody, 1979), par lequel la pensée humaine se note, se pose, se classe, se reprend, se modifie et évolue (Vygotski, 1934). Or, cette forme de réel peut précisément être récusée dans la mesure où les certitudes peuvent être critiquées, des certitudes immédiates et mal fondées. De fait le monde sensible, que nous estimonsconnaître, que nous assimilons au réel, est en fait changeant et contradictoire.
Le seul réel susceptible d’être ainsi nommé relève du monde intelligible. Si la connaissance requiert un objet stable, le réel des choses ne saurait s’identifier aux apparences, apparences sensibles, toujours fugaces et changeantes. Le vrai réel est à chercher dans le monde intelligible, monde des idées, fondement de tout ce qui existe dans le monde sensible et qui en permet la connaissance, or le processus d’écriture permet certaines formes de développement de l’esprit (Goody, 1979). Le réel nous donne les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes et pas seulement telles qu’elles nous apparaissent : le réel est ce que l’on peut nommer la vérité des choses et, comme telle, cette vérité s’identifie à un substrat métaphysique, support des qualités sensibles. Mais comment dissocier ce qui est le réel, de la représentation que nous en avons et de l’écriture que nous en rendons ?
Le réel se définit selon un concept ontologique indiquant ce qui existe hors de nous et indépendamment du scripteur. Il se construit par rapport à la matérialité empirique, qui, elle, renvoie à ce qui existe pour nous par le phénomène de nos expériences. La thèse constructiviste (Bourdieu, 1970) souligne que la perception du réel naît d'une interaction entre l’homme et le monde, interaction constitutive de l’expérience. Dans la situation scripturale, l’expérience interactive du monde prend symboliquement corps dans une continuité déchiffrable en quête de représentation et d’immuabilité. Écrire le monde signifie alors en fournir une photographie de ce que l’écrivant estime relever du réel.
Le réel s’extériorise par les signes scripturaux et ne peut s’élaborer de manière arbitraire. Le réel et sa traduction scripturale restent associés, constituant deux faces du monde. Par ce constructivisme empirique, l’apprenant écrit le réel dans une dynamique scripturale où sont mobilisés des savoir-faire. La présente étude analyse comment l’imprégnation culturelle menée par la visite guidée de différents espaces du Château de Versailles contribue ou non à rendre ce réel vécu. Elle détermine de quelle manière les élèves se sont appropriés cette expérience culturelle pour la partager grâce à l’écriture. La restitution de cette expérience patrimoniale grâce à l’acte scriptural s’effectue par la mise en place d’une consigne d’écriture invitant à la composition d’une lettre fictive à adresser aux grands-parents. Il convient alors de questionner comment l’élève de cycle 3 intègre le réel, l’assimile ou s’en accommode pour élaborer un écrit épistolaire rendant une certaine réalité de son expérience et de ses connaissances acquises au Château de Versailles. Puisque par ses manipulations de l’écrit, l’apprenant scripteur s’engage dans la création ou la transformation de schèmes (Piaget, 1934) d’actions scripturales qui transfigurent le réel, le peaufinent, le transcendent, nous questionnerons les référents du réel ainsi qu’ils ont été rendus à travers les lettres fictives composées par les élèves pour faire état de leur visite de la Chambre du Roi, du Palais des Glaces et du Salon d’Apollon au Château de Versailles.